Les hommes perdent 16 % d’années de vie en bonne santé de plus que les femmes, et cet écart tient moins à la biologie qu’aux conditions de vie et de travail. Dans sa toute première série consacrée à la santé masculine, la revue britannique appelle les États à s’en saisir.
Un écart mesuré à l’échelle mondiale
Publiée fin octobre 2026, la série réunit trois articles scientifiques signés par des équipes internationales, sous la conduite notamment de Rachel Tolhurst, de James Catto et de Sarah Hawkes. Le volet épidémiologique, dirigé par James Catto, s’appuie sur les données de la Global Burden of Disease, la vaste étude qui recense depuis des décennies les causes de maladie et de décès dans le monde, entre 1990 et 2023. Les chercheurs y mesurent les années de vie en bonne santé perdues, un indicateur qui additionne la mortalité prématurée et les années vécues avec une incapacité. En 2023, ce fardeau était supérieur de 16 % chez les hommes par rapport aux femmes.
D’après le médecin légiste Miguel Lorente, professeur à l’université de Grenade, qui a commenté la série pour le Science Media Centre espagnol, le taux de mortalité standardisé selon l’âge des hommes y apparaît supérieur de 38 % à celui des femmes. Jorge Marcos Marcos, professeur de psychologie de la santé à l’université d’Alicante, qui a relu l’un des articles à la demande de la revue, souligne le poids des maladies cardiovasculaires, du suicide, des accidents et des violences dans les décès prématurés masculins, auxquels s’ajoutent la sédentarité, la consommation excessive d’alcool et de substances, et un faible recours à la prévention.
La France n’échappe pas au constat. Selon l’Insee, l’espérance de vie à la naissance atteignait en 2025 80,3 ans pour les hommes contre 85,9 ans pour les femmes, soit 5,6 ans d’écart. À 60 ans, il restait en moyenne 23,9 années à vivre à un homme et 27,9 à une femme.
La biologie n’explique pas tout
Les auteurs reconnaissent une part biologique à ces différences, mais insistent sur des facteurs évitables. Dans la plupart des pays, les déterminants sociaux et structurels, comme l’emploi et le niveau d’études, pèsent lourdement sur l’espérance de vie et l’incapacité des hommes. La marginalisation, liée par exemple à l’incarcération ou à l’absence de logement, creuse encore les écarts. La série met aussi en cause les attentes sociales associées à la masculinité, les systèmes de pouvoir dominés par les hommes et les influences commerciales, autant de causes sur lesquelles l’action publique peut agir.
Ces inégalités internes à la population masculine sont bien documentées en France. L’Insee a établi en 2024 qu’un écart de 5 ans d’espérance de vie séparait les hommes cadres des hommes ouvriers. Selon l’Institut national d’études démographiques, sur la période 2020 à 2022, un homme de 35 ans sans diplôme pouvait espérer vivre encore 40,5 ans, contre 48,5 ans pour un diplômé du supérieur, soit 8 ans de différence. « Si la santé des hommes est étonnamment mauvaise, ces mauvais résultats touchent le plus souvent ceux qui connaissent la pauvreté, les discriminations ou d’autres formes de désavantage social », résume Vittal Katikireddi, professeur de santé publique et d’inégalités de santé à l’université de Glasgow et coauteur de la série.
Pour décrire ces phénomènes, les chercheurs mobilisent deux notions issues de la santé publique. L’intersectionnalité désigne le cumul de plusieurs facteurs de désavantage, comme la classe sociale, l’origine ou le handicap, qui ne s’additionnent pas simplement mais se renforcent. La syndémie décrit l’interaction de plusieurs maladies ou expositions qui s’aggravent mutuellement au sein d’un même groupe. Les auteurs plaident pour la collecte de données ventilées selon ces différents critères, afin de rendre visibles les hommes structurellement marginalisés et de répondre à leurs besoins.
Un vide politique exploité par la manosphère
L’attention politique reste minime. La première politique nationale entièrement consacrée à la santé masculine n’a vu le jour qu’en 2008, en Irlande, et seule une poignée de pays a suivi cet exemple. Selon les auteurs, cette négligence prolongée laisse un vide que des entreprises et des influenceurs de la manosphère, cet ensemble de communautés en ligne centrées sur une vision hostile de l’égalité entre les sexes, peuvent exploiter pour façonner la manière dont la santé des hommes est comprise et prise en charge.
Dans un texte d’opinion publié parallèlement dans The Lancet, Sarah Hawkes et Kent Buse, cofondateurs du groupe de réflexion Global 50/50, décrivent la manosphère comme un modèle économique très rentable plutôt qu’un phénomène marginal. Les plateformes y récompensent les contenus les plus extrêmes, car l’indignation et le ressentiment génèrent de l’audience. Les garçons et jeunes hommes qui s’y exposent courent selon eux des risques pour leur santé mentale et leur image corporelle, et se montrent plus réticents à consulter un professionnel. Leur vulnérabilité s’enracine dans le décrochage scolaire, la solitude, les difficultés financières et l’exclusion sociale. Les deux chercheurs rapprochent les arguments des plateformes, qui renvoient la responsabilité aux individus et présentent toute régulation comme une atteinte à la liberté, de ceux des industries du tabac et des aliments ultratransformés. Ils plaident pour une régulation des plateformes envisagée comme une mesure de santé publique, et pour une communication qui évite de présenter la masculinité comme intrinsèquement toxique.
La série recommande d’intégrer la santé des hommes aux dispositifs existants, comme la couverture santé universelle et les politiques sanitaires et sociales à tous les échelons, plutôt que de créer des programmes isolés. Ses auteurs refusent toute mise en concurrence avec la santé des femmes ou la lutte contre les injustices de genre. Les progrès seront plus probables, estiment-ils, si la santé masculine est présentée comme une contribution à des biens communs, tels que la sécurité économique et la cohésion sociale. Cette lecture ne fait pas l’unanimité : Isabel Aguilar, professeure de médecine préventive à l’université de Saragosse, conteste l’idée selon laquelle la santé des hommes aurait été invisible et défend l’apport d’une approche de genre pour les hommes eux-mêmes.

