Ferritine : pourquoi un résultat « normal » peut cacher une carence en fer

Fatigue tenace, cheveux qui tombent, et pourtant une ferritine affichée dans les normes. En septembre 2026, la Société américaine d’hématologie a relevé ses seuils de diagnostic, confirmant ce que plusieurs travaux suggéraient : les bornes des laboratoires sont souvent trop basses.

Des normes calculées sur une population déjà carencée

La ferritine est la protéine qui stocke le fer dans l’organisme, et son dosage sanguin reflète l’état de ces réserves. En France, la Haute Autorité de santé (HAS) en a fait dès 2011 l’examen de première intention pour rechercher une carence. Reste à savoir à partir de quel chiffre un résultat doit alerter. L’Organisation mondiale de la santé retient un seuil de 15 µg/L, une unité équivalente au ng/mL employé dans la littérature anglo-saxonne.

Les valeurs de référence imprimées sur un compte rendu ne décrivent pas un état de santé optimal. Elles correspondent à la distribution statistique des résultats observés dans une population supposée normale. Si cette population compte de nombreuses femmes aux réserves épuisées sans le savoir, la borne basse glisse mécaniquement vers le bas. C’est précisément ce qu’a montré une revue systématique publiée en 2024 dans The Lancet Haematology. Pour les cinq dosages commerciaux les plus utilisés, la limite inférieure médiane s’établissait à 11 µg/L chez les femmes contre 22 µg/L chez les hommes. Sur les 61 études analysées, 30 n’avaient pas explicitement écarté les personnes à risque de carence, ce qui expose ces données à un risque de biais élevé selon les auteurs. Leur conclusion appelle à remplacer ces bornes statistiques par des seuils de décision clinique fondés sur des preuves.

Une équipe de Yale a tenté l’exercice inverse : partir de femmes réellement pourvues en fer. Dans cette étude prospective parue dans The Journal of Applied Laboratory Medicine, 169 femmes de 18 à 40 ans, non enceintes et rigoureusement sélectionnées, présentaient un intervalle de référence allant de 19,7 à 133 µg/L, avec une valeur médiane de 59,5 µg/L. En appliquant le seuil de 50 µg/L plutôt que celui de 15 µg/L aux données de leurs patientes, les chercheurs voyaient la proportion de femmes identifiées comme carencées passer de 16,21 % à 59,18 %. Le flou n’épargne pas la France : dès 2011, la HAS relevait que la limite inférieure de la ferritine variait sensiblement d’un réactif à l’autre, ce qui compliquait l’interprétation des résultats.

Ce que changent les recommandations américaines de 2026

Le 16 septembre 2026, l’American Society of Hematology (ASH) a publié dans la revue Blood Advances ses premières recommandations consacrées au diagnostic de la carence en fer. Élaborées selon la méthode GRADE à partir de revues systématiques couvrant les travaux disponibles jusqu’en juillet 2025, elles fixent un seuil de 30 µg/L ou moins chez l’adulte, y compris chez les femmes réglées ou enceintes, et de 20 µg/L chez l’enfant de 9 mois à 4 ans. Une valeur de 50 µg/L ou moins peut convenir en présence de règles abondantes ou anormales, de symptômes évocateurs, de facteurs de risque supplémentaires, d’une chirurgie programmée ou d’un projet de grossesse. Lorsqu’une inflammation est présente, comme lors d’un cancer, d’une maladie inflammatoire chronique de l’intestin ou d’une infection, la ferritine peut s’élever artificiellement : la carence peut alors être envisagée sous 100 µg/L ou quand la saturation de la transferrine passe sous 20 %.

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Autre changement de fond, ces critères s’appliquent que l’anémie soit présente ou non. Une hémoglobine normale ne suffit donc plus à écarter le problème. « Ces seuils actualisés apportent des repères clairs dans un domaine où le consensus faisait défaut », a déclaré la présidente du groupe d’experts, Jacquelyn Powers, cheffe du service d’hématologie du Texas Children’s Hospital. Le panel plaide pour que les laboratoires intègrent directement ces valeurs à leurs comptes rendus.

L’ASH reconnaît que la plupart de ses recommandations reposent sur des preuves limitées et que des recherches restent nécessaires pour affiner les seuils selon l’âge, le stade de grossesse ou l’état inflammatoire. Ses conseils thérapeutiques sont attendus en 2027. Ces critères n’ont pas valeur officielle en France, où certains spécialistes défendent déjà des chiffres proches : le cours de formation postuniversitaire 2024 de la FMC-HGE, l’association française de formation continue en hépato-gastroentérologie, définit la carence martiale par une ferritine inférieure à 45 µg/L sans syndrome inflammatoire et inférieure à 100 µg/L en sa présence.

Fatigue et chute de cheveux : ce que disent les études

Selon l’ASH, un manque de fer peut se traduire par un déficit d’énergie, un essoufflement, des palpitations, des maux de tête ou une pâleur. La FMC-HGE y ajoute notamment les troubles de la concentration, le syndrome des jambes sans repos et l’alopécie.

Le lien avec la chevelure a fait l’objet d’une vaste étude française. Issue de la cohorte SU.VI.MAX, conduite par des chercheurs de l’Inserm, et publiée en 2007 dans l’European Journal of Dermatology, elle portait sur 5 110 femmes de 35 à 60 ans. Parmi celles qui souffraient d’une chute excessive, 59 % avaient des réserves basses, définies par une ferritine inférieure à 40 µg/L, contre 48 % dans le reste de l’échantillon. Les auteurs, issus de l’Inserm et de L’Oréal, concluaient que des réserves faibles constituent un facteur de risque de perte de cheveux chez la femme non ménopausée. D’autres équipes n’ont pas retrouvé d’association nette, à l’image de travaux publiés dans le British Journal of Dermatology en 2002 et dans Dermatology en 2008. Aucune des recommandations évoquées ici ne fixe de valeur cible pour la pousse capillaire, et le chiffre de 100 µg/L n’apparaît dans les critères de l’ASH qu’en situation inflammatoire.

Concrètement, une ferritine comprise entre 30 et 50 µg/L chez une femme fatiguée ou aux règles abondantes mérite d’être discutée avec son médecin. Celui-ci peut compléter le bilan par un dosage du fer sérique et de la transferrine, comme le prévoit la HAS en cas d’inflammation ou lorsque la ferritine paraît normale malgré une forte suspicion clinique. L’ASH insiste sur un point : face à un saignement anormal, il faut en rechercher et en traiter la cause plutôt que de corriger la seule carence.

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