Maltraitance infantile : des traces cérébrales qui diffèrent selon le sexe et la forme de violence subie

Une équipe allemande a examiné le cerveau de 251 jeunes adultes au début de troubles psychiques. Selon la maltraitance vécue, l’âge et le sexe, deux profils anatomiques se dessinent, avec des conclusions qui restent à confirmer.

Croiser les expériences plutôt que les additionner

Les travaux d’imagerie consacrés aux violences subies pendant l’enfance se heurtent à un écueil récurrent : traiter le traumatisme comme un score global masque souvent les nuances entre ses différentes formes. Une équipe dirigée par Fabian Huth, de l’hôpital universitaire Carl Gustav Carus rattaché à l’Université technique de Dresde, et David Popovic, de l’Institut Max Planck de psychiatrie de Munich, a choisi une autre voie. Ses résultats paraissent dans la revue European Neuropsychopharmacology.

Les chercheurs ont étudié 251 adolescents et jeunes adultes âgés de 17 à 35 ans, 25 ans en moyenne, dont 130 hommes et 121 femmes, recrutés dans six hôpitaux universitaires et centres de détection précoce en Allemagne. Tous avaient consulté pour des symptômes naissants : troubles de l’humeur ou anxiété, TDAH, ou facteurs de risque de trouble bipolaire. Cibler ce stade initial visait à limiter l’influence d’une maladie chronique et de traitements prolongés, même si la majorité des participants dont la médication était connue prenaient déjà des antidépresseurs.

Chacun a rempli le Childhood Trauma Questionnaire, un outil de 28 items qui évalue les abus émotionnels, physiques et sexuels ainsi que la négligence affective et matérielle. Trois de ces items repèrent une tendance à minimiser ou nier les difficultés passées, par exemple le fait d’affirmer avoir eu la meilleure famille au monde. Une IRM a mesuré l’épaisseur et la surface du cortex dans des dizaines de régions, ainsi que le volume de neuf sous-régions de l’amygdale, structure clé du traitement des émotions, et de plusieurs compartiments de l’hippocampe. Plutôt que de neutraliser statistiquement l’âge et le sexe, l’équipe a confié les 28 réponses, ces deux variables et 182 mesures anatomiques à un algorithme d’apprentissage automatique, dit des moindres carrés partiels parcimonieux, conçu pour faire émerger des associations entre expériences vécues et réseaux cérébraux.

Un cortex plus fin d’un côté, une amygdale réduite de l’autre

Deux profils distincts ressortent. Le premier associe un âge plus avancé, des violences physiques sévères et un déni marqué à un cortex plus mince dans les deux hémisphères. Ce schéma explique 18 % de la variance partagée entre questionnaires et données d’imagerie, l’épaisseur corticale représentant plus de 86 % de la signature cérébrale. Fait notable, le déni prédit à lui seul ce profil : aucun des 22 participants ayant fermement adhéré à l’item sur la famille idéale ne signalait davantage qu’une violence physique minime. Ce phénomène de minimisation n’a rien de marginal. En 2016, une étude publiée dans PLOS ONE et portant sur 19 652 personnes issues de 24 échantillons internationaux avait déjà montré qu’il est fréquent et qu’il brouille la distinction entre patients psychiatriques et volontaires de la population générale. Ce premier profil ne permettait pas, en revanche, d’anticiper le niveau de fonctionnement quotidien un ou deux ans plus tard.

Le second profil, propre aux femmes, rend compte de 32 % de la variance partagée. Il relie le sexe féminin, facteur le plus déterminant, et des abus émotionnels plus fréquents à un volume réduit de l’amygdale gauche, en particulier de ses noyaux basal, paralaminaire et basal accessoire. Ce profil se distingue par son lien avec l’évolution clinique. Chez l’ensemble des participantes suivies, le score de fonctionnement psychologique, social et professionnel, évalué sur une échelle de 1 à 100, est passé de 62,6 au départ à 69,6 après un an, puis à 72,0 après deux ans. Celles dont le profil d’abus émotionnel était le plus marqué présentaient néanmoins un fonctionnement moins favorable aux deux échéances, une association qui persistait à deux ans même après prise en compte du niveau initial.

Des pistes à confirmer, pas des étiquettes

Plusieurs limites invitent à la prudence. L’imagerie n’ayant été réalisée qu’une seule fois, impossible de savoir si ces particularités anatomiques découlent des maltraitances, leur préexistaient ou traduisent une adaptation transitoire aux premiers stades d’un trouble de l’humeur. Le terme d’amincissement désigne d’ailleurs une différence entre individus et non une perte de tissu observée au fil du temps. Testé isolément, le lien entre abus émotionnel et volume de l’amygdale gauche n’atteignait pas le seuil de significativité, pas plus que l’interaction directe entre traumatisme et sexe ; le sexe biologique restait de loin le meilleur prédicteur de la taille de cette structure. Les scientifiques admettent que ce schéma devra être reproduit dans des cohortes plus vastes et indépendantes. S’ajoute le caractère rétrospectif des réponses, exposées aux imprécisions de la mémoire et à l’influence de la détresse actuelle.

Professeur associé à l’université nationale Tsing Hua de Taïwan et extérieur à ces travaux, Zai-Fu Yao y voit des données exploratoires prometteuses, tout en invitant à ne pas surinterpréter les réponses de déni, qui ne prouvent en rien l’existence de violences tues. Il rappelle aussi qu’une mesure anatomique ne renseigne ni sur l’intelligence ni sur la capacité de rétablissement d’une personne. « Les gens ne devraient jamais avoir à produire une imagerie cérébrale anormale pour que leur souffrance soit prise au sérieux », a-t-il déclaré au site PsyPost. Des études longitudinales, associant auto-questionnaires, dossiers objectifs et tests cognitifs, devront préciser comment ces profils évoluent et s’ils peuvent un jour orienter une prise en charge personnalisée.

Newsletter

La lettre Santé Avis

Notre sélection d’articles sur la santé et le bien-être, directement dans votre boîte mail.