Une femme n’est considérée comme anémiée qu’en dessous de 120 g/L d’hémoglobine, contre 130 g/L pour un homme. Plusieurs équipes soupçonnent ces repères d’avoir été établis sur des populations déjà carencées, tandis que la recherche explore des valeurs propres à chaque patient.
Des seuils statistiques vieux de plus d’un demi-siècle
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit l’anémie par une hémoglobine inférieure à 120 g/L chez la femme non enceinte, à 130 g/L chez l’homme et à 110 g/L pendant la grossesse. Ces valeurs ne découlent pas d’un seuil à partir duquel la santé se dégrade. Comme le rappellent les auteurs d’une analyse internationale diffusée en 2023 pour réviser ces critères, il s’agit du 5e centile de la distribution de l’hémoglobine dans une population de référence jugée saine, fixé il y a plus de cinquante ans. Dans ses recommandations de 2024, l’OMS a conservé des seuils distincts selon le sexe.
Le raisonnement est le même que pour la ferritine, dont les normes font déjà débat : si la population de référence compte beaucoup de femmes aux réserves en fer épuisées, la borne basse descend mécaniquement. Une équipe canadienne réunissant notamment les hématologues Michelle Sholzberg et Mark Crowther a passé au crible la littérature consacrée aux valeurs de référence de l’hémoglobine. Ses résultats préliminaires, présentés au congrès 2023 de l’American Society of Hematology, portent sur 143 études extraites de 6 411 publications : 110 d’entre elles incluaient des personnes carencées en fer ou exposées à ce risque, et environ 77 % n’avaient pas explicitement exclu ces profils au moment de calculer la limite inférieure. Lorsque le statut en fer était vérifié, le seuil de ferritine retenu était souvent très bas, 12 µg/L dans 21 études.
La même équipe a appliqué cette grille à la grossesse et présenté ses conclusions au congrès de 2024 : sur 45 études établissant des valeurs de référence, 41 n’avaient pas écarté les femmes présentant des signes biologiques de carence en fer, et aucune n’avait exclu celles qui manquaient de vitamine B12. Dès 2022, un article publié dans The Lancet Haematology jugeait limitées les preuves justifiant des seuils différents pour les hommes et les femmes, et suggérait que supprimer ces distinctions pour l’hémoglobine et la ferritine pourrait améliorer la santé des femmes et de leurs enfants. En France, Le Quotidien du Médecin s’était fait l’écho de travaux concluant que les normes féminines de globules rouges, d’hémoglobine et de ferritine semblaient avoir été établies à partir d’échantillons carencés.
Des écarts qui ont des conséquences
Un résultat normal peut masquer un manque réel. En 2023, des chercheurs du laboratoire Quest Diagnostics ont présenté à l’American Society of Hematology les données de 24 812 personnes, dont 55 % de femmes, sélectionnées pour ne présenter ni anémie ni anomalie des globules rouges ni inflammation. Leurs résultats suggèrent qu’une carence en fer pourrait toucher une large part des femmes en âge de travailler malgré une hémoglobine et des indices sanguins normaux. Les nouvelles recommandations de l’American Society of Hematology, publiées en septembre 2026, vont dans ce sens en définissant la carence en fer que l’anémie soit présente ou non.
Le cadre chirurgical offre un autre éclairage. Une équipe de l’hôpital universitaire de Wurtzbourg, en Allemagne, a analysé les données du réseau allemand de gestion du sang des patients, et publié ses résultats en 2024 dans Frontiers in Medicine. Chaque baisse de 1 g/dL de l’hémoglobine avant une opération multipliait par 1,22 la probabilité de décès à l’hôpital. Un seuil de 10,5 g/dL correspondait au même risque pour les deux sexes, et en dessous, le danger augmentait davantage pour les femmes que pour les hommes. Les auteurs relèvent que les femmes, aux valeurs souvent plus basses, sont souvent réputées mieux tolérer une hémoglobine faible, une idée que leurs résultats invitent à nuancer.
Vers des valeurs de référence propres à chaque patient
Au-delà du débat sur les seuils, une autre approche remet en cause le principe même d’une norme unique. Publiée dans Nature par des chercheurs du Massachusetts General Hospital, une étude conduite par Brody Foy et John Higgins montre que chaque individu possède des points d’équilibre stables pour sa numération sanguine, autour desquels ses valeurs fluctuent au fil des années. Les valeurs d’équilibre d’une personne en bonne santé pouvaient être distinguées de celles de 98 % des autres adultes sains, et ces repères individuels permettaient de classer le risque de plusieurs maladies avec des écarts du simple au double, voire au quadruple. « Les numérations sanguines varient beaucoup d’une personne à l’autre, même en parfaite santé », résume John Higgins. Dans un commentaire publié par la même revue, deux biologistes soulignent que, pour beaucoup de gens, les valeurs normales tiennent dans une fourchette bien plus étroite que l’intervalle de référence de la population.
L’équipe de Brody Foy, désormais à l’université de Washington, a poussé l’idée plus loin dans un travail mis en ligne en mai 2026, qui n’a pas encore été évalué par des pairs. À partir de plus de 111 millions d’analyses chez 814 371 patients, portant sur 43 marqueurs et 17 années de dossiers, les chercheurs ont construit des intervalles personnalisés à partir de l’historique de chacun. Les patients dont les résultats sortaient à la fois de la norme collective et de leur propre fourchette recevaient un diagnostic d’hypothyroïdie dans les deux ans dans 8,3 % des cas, contre 2,8 % pour ceux qui restaient dans les deux intervalles, et une insuffisance rénale aiguë dans 2,8 % des cas, contre 0,3 %. Chez 492 patients traités par perfusion de fer, l’écart avec leur valeur habituelle d’hémoglobine prédisait mieux la réponse au traitement que la seule valeur avant traitement.
Ces travaux restent du domaine de la recherche : la plateforme medRxiv, qui les héberge, précise que des résultats non évalués ne doivent pas guider la pratique, et les auteurs réclament eux-mêmes une validation prospective, leurs données provenant d’un seul centre. Ils rappellent aussi qu’un intervalle personnalisé ne détecte pas une anomalie ancienne et stable, ce qui plaide pour combiner les deux approches plutôt que de remplacer l’une par l’autre. En attendant, ils éclairent un point simple : un résultat situé dans les normes mais éloigné de ses valeurs habituelles peut mériter d’être signalé à son médecin, d’où l’intérêt de conserver ses anciens bilans.

