Un excès de graisse autour de la taille à la quarantaine ou à la cinquantaine est associé à des niveaux plus élevés de marqueurs sanguins d’Alzheimer plusieurs décennies plus tard. Une vaste étude norvégienne montre toutefois que ce lien s’inverse après 70 ans.
Un marqueur sanguin pour repérer la maladie des décennies avant les symptômes
Une équipe dirigée par Ekaterina Zotcheva, chercheuse au Norwegian National Centre for Ageing and Health, a cherché à comprendre comment l’évolution du poids au cours de la vie adulte se rapporte aux signatures biologiques de la maladie d’Alzheimer. Plutôt que de s’appuyer sur des diagnostics cliniques fondés sur des tests de mémoire, comme la plupart des travaux précédents, les chercheurs ont mesuré directement un marqueur sanguin appelé p-tau217.
Ce fragment de protéine se détache lorsque les protéines tau du cerveau deviennent anormalement phosphorylées, un processus qui conduit à la formation d’enchevêtrements perturbant le fonctionnement des neurones. Un taux élevé de p-tau217 dans le sang est étroitement corrélé à l’accumulation de ces enchevêtrements ainsi qu’à celle des plaques amyloïdes, les deux signatures biologiques principales de la maladie d’Alzheimer. Longtemps, seules l’imagerie cérébrale coûteuse ou la ponction lombaire, un geste invasif, permettaient de détecter ces accumulations chez un patient vivant. Les tests sanguins récemment développés offrent un accès bien plus simple à ces processus biologiques précoces, la maladie pouvant se développer dans le cerveau des décennies avant l’apparition des premiers troubles de mémoire.
Graisse abdominale en milieu de vie : un risque nettement accru
Pour évaluer la composition corporelle, les chercheurs ont suivi à la fois l’indice de masse corporelle, qui ne tient pas compte de la répartition de la graisse, et le rapport tour de taille sur taille, qui mesure spécifiquement l’adiposité abdominale. L’étude s’appuie sur les données de la Trøndelag Health Study, un vaste projet de recherche norvégien ayant suivi 8 797 participants, âgés en moyenne de près de 78 ans lors de l’analyse finale. L’indice de masse corporelle a été mesuré à quatre reprises entre 1984 et 2019, et le rapport tour de taille sur taille à trois reprises à partir de 1995. Lors de la dernière phase de collecte, entre 2017 et 2019, les chercheurs ont prélevé du sang pour mesurer le taux de p-tau217 et conduit des évaluations cliniques standardisées afin d’identifier les cas de démence d’Alzheimer confirmés par biomarqueur, en ajustant leurs modèles selon le niveau d’études, l’activité physique, le tabagisme, les symptômes de santé mentale et le facteur de risque génétique APOE e4.
Les participants ayant présenté un rapport tour de taille sur taille élevé en milieu de vie affichaient, des décennies plus tard, une concentration de p-tau217 supérieure d’environ 13 % et un risque de démence d’Alzheimer confirmée par biomarqueur supérieur de 84 %, comparés à ceux dont ce rapport était plus faible à la même période de la vie. L’obésité en milieu de vie mesurée par l’indice de masse corporelle suivait une trajectoire similaire. Les chercheurs ont relevé de légères différences selon le sexe : chez les femmes, l’obésité en milieu de vie était surtout associée à un stade précoce et prodromique de la maladie, tandis que chez les hommes, elle se rapportait davantage à une démence pleinement installée. Le schéma global, associant risque accru en milieu de vie et inversion en fin de vie, restait toutefois cohérent pour les deux sexes.
Un schéma qui s’inverse après 70 ans
Passé 70 ans, la relation entre masse grasse et marqueurs de la maladie s’inversait complètement. Les participants présentant un excès de poids ou un rapport tour de taille sur taille élevé à cet âge affichaient des niveaux de p-tau217 nettement plus bas, ainsi qu’un risque réduit de démence d’Alzheimer confirmée par biomarqueur, comparés à leurs pairs du même âge mais plus minces. En retraçant le parcours des participants, les chercheurs ont confirmé ce basculement dans le temps : ceux qui développaient par la suite la maladie présentaient une masse grasse plus élevée en milieu de vie que les participants restés cognitivement sains, mais leur poids chutait ensuite sous celui de leurs pairs à mesure qu’ils entraient dans les premiers stades de la maladie.
Cette perte de poids en fin de vie est un phénomène déjà documenté dans les maladies neurodégénératives. Des altérations précoces des régions cérébrales qui régulent l’appétit et le métabolisme peuvent entraîner un amaigrissement involontaire bien avant l’apparition de troubles de mémoire sévères, tandis que les difficultés à faire les courses ou à préparer les repas, liées au déclin cognitif, contribuent également à cette baisse de poids.
L’étude présente plusieurs limites, dont une population norvégienne relativement homogène qui restreint la portée des résultats à d’autres groupes, ainsi qu’un possible biais de survie, puisque seuls les participants ayant atteint 70 ans ont pu être inclus, l’obésité étant associée à une mortalité plus élevée aux âges plus jeunes. Le taux de p-tau217 n’a par ailleurs été mesuré qu’une seule fois, en toute fin d’étude, ce qui empêche de dater précisément le moment où il a commencé à augmenter sur les 35 années de suivi. De futurs travaux intégrant des dosages sanguins répétés sur plusieurs décennies, ainsi que l’étude des mécanismes biologiques en jeu, comme l’inflammation systémique ou la résistance à l’insuline, permettraient de mieux comprendre ce lien entre graisse abdominale et santé cérébrale.

