Ce que les ruptures amoureuses révèlent sur l’orientation sexuelle

Une rupture amoureuse ne bouleverse pas seulement le quotidien : elle pourrait aussi remettre en question la façon dont une personne perçoit son orientation sexuelle. Une étude publiée dans The Journal of Sex Research établit un lien entre les conséquences concrètes d’une séparation et un sentiment d’ambiguïté identitaire.

Une identité qui se redéfinit à chaque grand bouleversement de vie

Selon la théorie du parcours de vie, largement reprise en sciences sociales, le développement humain se construit tout au long de l’existence, autant à travers les étapes attendues que les événements imprévus, les grandes ruptures de vie agissant souvent comme des tournants qui influencent la trajectoire future d’une personne et son sentiment d’identité. La théorie du processus identitaire prolonge cette idée en suggérant que chacun évalue et ajuste en permanence son identité pour l’adapter à son environnement, un processus qui s’intensifie lorsque le contexte social change brutalement, amenant la personne à intégrer de nouveaux traits identitaires ou à en abandonner d’anciens pour préserver un sentiment de cohérence.

Une rupture amoureuse figure parmi les transitions les plus déstabilisantes qu’une personne puisse traverser, car elle impose de démêler son identité individuelle de celle construite au sein du couple. Ce travail de redéfinition peut toucher de nombreux aspects de la vie, y compris la sexualité, qui ne se résume pas à un trait unique et figé mais englobe à la fois les attirances, les comportements et les étiquettes identitaires qu’une personne s’attribue, ces différentes composantes ne coïncidant pas toujours parfaitement.

Ce que révèle le suivi de 493 adultes américains

Une équipe dirigée par Grace A. O’Toole, de l’université d’État du Kansas, a recruté 493 adultes américains âgés de 18 à 76 ans, ayant tous vécu la fin d’une relation amoureuse engagée au cours des deux années précédentes, afin d’étudier si cette rupture correspondait à des périodes d’ambiguïté quant à l’orientation sexuelle. Les chercheurs ont distingué deux types de conséquences de la séparation : les répercussions psychologiques, portant sur les pensées, les émotions et les attitudes, et les répercussions matérielles, regroupant des bouleversements concrets comme un déménagement, la perte d’un cercle d’amis commun ou un changement de situation financière.

Les participants ont également répondu à des questionnaires mesurant l’ambiguïté et l’incertitude liées à leur orientation sexuelle, la première évaluant le sentiment que cette orientation évolue rapidement, la seconde portant sur un doute plus général concernant son identité sexuelle. Les analyses statistiques, qui prenaient en compte le genre, l’origine ethnique, l’orientation sexuelle déclarée et le degré d’engagement de la relation passée, ont révélé un lien entre l’ampleur des conséquences matérielles de la rupture et le niveau d’ambiguïté sexuelle rapporté : plus les bouleversements concrets du quotidien étaient importants, plus les participants avaient tendance à ressentir leur orientation sexuelle comme instable. Les répercussions psychologiques de la rupture, en revanche, ne permettaient pas de prédire ce sentiment d’ambiguïté.

Livlabpub

Des différences marquées selon les profils

L’étude met en évidence des écarts notables selon les profils des participants. Les personnes bisexuelles rapportaient un niveau d’ambiguïté sexuelle plus élevé que les personnes hétérosexuelles, un résultat cohérent avec des travaux antérieurs montrant que les personnes bisexuelles évoluent souvent dans des environnements sociaux qui remettent en question la légitimité de leur orientation. Les personnes se définissant comme non binaires sur le plan du genre affichaient également une ambiguïté plus marquée que les hommes cisgenres, et les participants noirs en rapportaient davantage que les participants blancs. La nature de la relation rompue jouait aussi un rôle : les personnes ayant cohabité avec leur ex-partenaire présentaient une ambiguïté sexuelle moindre que celles n’ayant fait que se fréquenter sérieusement sans vivre ensemble.

Les auteurs estiment que ces résultats plaident pour une meilleure sensibilisation du public au caractère évolutif de la sexualité tout au long de la vie, et suggèrent que les thérapeutes et conseillers conjugaux devraient rester attentifs à la façon dont les bouleversements matériels d’une rupture peuvent déclencher une remise en question identitaire chez leurs patients. L’étude comporte toutefois des limites importantes : reposant sur des données recueillies à un seul moment, elle ne permet d’établir que des corrélations, sans pouvoir déterminer si les difficultés matérielles entraînent cette ambiguïté ou si une ambiguïté préexistante a contribué à la rupture elle-même. L’échantillon, majoritairement hétérosexuel, cisgenre et blanc, limite par ailleurs la portée des conclusions, et les chercheurs appellent à des études de suivi dans la durée, menées auprès de populations plus diversifiées, pour mieux comprendre l’enchaînement de ces évolutions identitaires.

Newsletter

La lettre Santé Avis

Notre sélection d’articles sur la santé et le bien-être, directement dans votre boîte mail.