Selon une étude américaine menée sur quinze ans, la façon dont un enfant est élevé à l’âge de 3 ans serait associée à la manière dont son cerveau réagit aux récompenses jusqu’à ses 18 ans, un mécanisme directement lié au risque de dépression.
Un suivi de quinze ans entre comportements parentaux et activité cérébrale
Psychologue clinicienne à l’université Notre Dame, aux États-Unis, Kaylin Hill consacre depuis quinze ans ses recherches aux mécanismes qui relient les émotions à la dépression, dans l’espoir de mieux comprendre comment rompre la transmission intergénérationnelle des troubles mentaux. Avec son équipe du Psychophysiology of Affect across the Lifespan Lab, qu’elle dirige, elle a suivi 465 jeunes et leurs parents, recrutés à l’université de Stony Brook, dans l’État de New York, avec le soutien du National Institute of Mental Health américain. Les résultats ont été publiés dans la revue Communications Psychology, qui appartient au groupe Nature.
L’étude a débuté par l’observation des interactions entre des enfants de 3 ans et leurs parents en laboratoire, les chercheurs codant la fréquence des comportements parentaux positifs, chaleur, soutien, encouragements, par opposition aux comportements négatifs, sévérité, intrusivité excessive. Ces mêmes enfants ont ensuite été suivis à 9, 12, 15 et 18 ans, afin de mesurer l’évolution de la réactivité cérébrale aux récompenses, un processus déterminant dans la capacité à ressentir plaisir, enthousiasme et satisfaction.
Un jeu d’argent pour mesurer la réponse du cerveau aux récompenses
Pour évaluer ce traitement neuronal des récompenses, les chercheurs ont fait appel à l’électroencéphalographie, une technique qui enregistre l’activité électrique du cerveau à l’aide d’électrodes posées sur le cuir chevelu. Les participants jouaient à un jeu de devinettes avec de l’argent en jeu, ce qui permettait de comparer l’activité cérébrale déclenchée par une victoire à celle déclenchée par une perte, à quatre reprises entre 9 et 18 ans.
Les enfants ayant grandi avec davantage de comportements parentaux positifs manifestaient une excitation cérébrale plus marquée lorsqu’ils remportaient l’argent, tandis que ceux ayant connu un style parental plus négatif réagissaient avec beaucoup moins d’enthousiasme. Kaylin Hill résume ainsi le constat central de son équipe : « Plus les comportements parentaux positifs étaient fréquents, et moins les comportements négatifs l’étaient, à l’âge de 3 ans, plus la réponse cérébrale aux récompenses semblait importante tout au long de l’adolescence. »
Un terrain propice à la prévention plutôt qu’à la fatalité génétique
Autrement dit, les encouragements et l’affection reçus dans la petite enfance sembleraient entraîner le cerveau à mieux reconnaître les sources de plaisir, qu’il s’agisse d’activités agréables, d’amitiés ou de réussites. À l’inverse, une éducation marquée par la dureté ou l’intrusion excessive pourrait favoriser une réponse aux récompenses plus faible, ouvrant la voie à une difficulté durable à ressentir du plaisir et donc à un terrain plus propice à la tristesse et au découragement.
Aujourd’hui, plus d’un adulte américain sur cinq connaît un trouble mental chaque année, et environ un jeune de 6 à 17 ans sur sept est concerné, la moitié des troubles mentaux débutant avant 14 ans et les trois quarts avant 24 ans. Si le principal facteur de risque de dépression reste les antécédents familiaux combinés à un événement de vie stressant, Kaylin Hill souligne que les comportements parentaux, contrairement à l’hérédité génétique, demeurent une cible d’intervention concrète, susceptible d’être travaillée avant même la naissance de l’enfant. Si l’étude reste de nature observationnelle, elle ouvre selon elle des pistes pour repenser les programmes de prévention de la dépression, l’un des troubles mentaux les plus répandus et les plus invalidants.

