Une étude menée auprès de 237 étudiants américains associe les formes extrêmes de vénération des stars à une justification plus fréquente des comportements délictueux, en lien avec un narcissisme fragile. L’intérêt ordinaire pour les célébrités, lui, ne semble pas en cause.
Une relation à sens unique qui peut devenir envahissante
L’adoration des célébrités désigne une relation parasociale, c’est-à-dire à sens unique, dans laquelle une personne s’attache intensément à une figure publique. Elle se décline sur un spectre. À une extrémité, il s’agit d’apprécier de discuter de ses acteurs ou musiciens préférés avec des amis. À l’autre, l’attachement prend une dimension addictive, poussant à suivre la vie d’une célébrité de façon obsessionnelle, au détriment du fonctionnement quotidien.
Le narcissisme, trait de personnalité marqué par une focalisation excessive sur soi, joue un rôle central dans ces attachements. Les psychologues en distinguent deux formes. Le narcissisme grandiose se manifeste par l’arrogance, l’agressivité et une forte assurance, avec la conviction d’être supérieur aux autres. Le narcissisme vulnérable se caractérise au contraire par de profondes insécurités, de l’anxiété et une crainte constante de ne pas être à la hauteur, souvent suivies d’hostilité ou de repli face à une menace. Des travaux récents, relayés par PsyPost en 2025, relient ce second profil à des styles d’attachement anxieux dans l’enfance. Une relation parasociale offrant un sentiment de lien sans crainte du rejet, les personnes concernées y seraient particulièrement sensibles.
Le lien entre vénération extrême des célébrités et comportements problématiques est documenté de longue date. Une étude de 2007 avait montré que les admirateurs pathologiques présentaient davantage de tendances criminelles, certains se disant prêts à enfreindre la loi si leur idole le demandait. Une étude de 2021 avait par ailleurs établi que la distinction entre narcissisme grandiose et vulnérable aide à comprendre les mécanismes psychologiques conduisant au passage à l’acte.
Ce que montre l’étude publiée dans Deviant Behavior
Joshua L. Williams, professeur et directeur du département de justice pénale et de criminologie à la Georgia Southern University, a conduit ces travaux avec Leanne Confer, de l’University of Michigan-Flint, ainsi que Madeleine Krueger et Lawrence Locker Jr., de la Georgia Southern University. Leur objectif : vérifier si l’adoration des célébrités et les deux types de narcissisme sont chacun liés à la pensée criminelle, c’est-à-dire aux attitudes qui justifient les actes illégaux ou ignorent le tort causé aux victimes. Selon les auteurs, très peu de recherches empiriques avaient exploré ce lien depuis 2007, et la littérature sur la personnalité et la délinquance s’était surtout intéressée au narcissisme grandiose.
L’équipe a recruté 237 étudiants d’une grande université du sud-est des États-Unis, âgés en moyenne de 21 ans et majoritairement des femmes. Par un questionnaire en ligne, les participants ont renseigné leur position sur l’échelle d’adoration des célébrités, allant du simple divertissement à l’obsession à la limite du pathologique, leurs traits de narcissisme grandiose et vulnérable, ainsi que six catégories de pensée criminelle, comme le désir de pouvoir, la tendance à justifier les mauvaises conduites ou l’insensibilité à l’effet des délits sur autrui.
Les deux types de narcissisme se rapportent à l’adoration des célébrités de façon très différente. Le narcissisme vulnérable y était systématiquement associé : plus les participants se disaient anxieux et insécurisés, plus leur fixation sur leurs idoles était marquée. Le narcissisme grandiose n’entretenait aucune relation statistique avec elle. Tous deux étaient en revanche liés à la pensée criminelle, selon des profils distincts. Le grandiose relevait surtout du désir de pouvoir, du sentiment de toute-puissance et de l’insensibilité au sort des victimes, tandis que le vulnérable prédisait un éventail bien plus large d’attitudes antisociales, associé à presque toutes les catégories mesurées.
Un lien qui dépend de l’intensité et qu’il faut relativiser
L’association entre adoration des célébrités et pensée criminelle dépendait fortement de l’intensité de l’obsession. Au niveau le plus bas, quand les célébrités servent simplement de sujet de conversation, les participants montraient moins de tendance à la toute-puissance et davantage de sensibilité aux conséquences des délits, ce qui suggère qu’un intérêt occasionnel et distractif est largement inoffensif. À l’inverse, les participants aux scores élevés d’adoration à la limite du pathologique adhéraient nettement plus à la pensée criminelle : ils justifiaient davantage la transgression des règles, recherchaient le pouvoir et la revanche, et négligeaient le préjudice causé. Cette association subsistait même après contrôle statistique des deux formes de narcissisme. « L’adoration intense et obsessionnelle des célébrités n’est pas un simple fanatisme inoffensif », précisent les auteurs.
Les résultats appellent toutefois plusieurs réserves. Les corrélations vont de faibles à modérées, les plus fortes apparaissant aux niveaux d’obsession les plus élevés, et l’ensemble des variables n’explique que 13 % à 30 % de la variance selon les catégories de pensée criminelle, ce qui signale un réseau de facteurs bien plus large. Les données, recueillies à un instant donné, ne permettent pas de dire si le narcissisme vulnérable pousse vers l’obsession ou si des relations parasociales extrêmes modifient l’image de soi et le rapport aux règles. L’échantillon, uniquement composé d’étudiants, ne représente ni la population générale ni les personnes passées par la justice. Les chercheurs prévoient des études longitudinales, un élargissement à des populations ayant des antécédents d’arrestation ou d’incarcération, et l’examen du rôle modérateur de la maîtrise de soi.

